Depuis des années, avec dévotion ou répulsion, on nous rebat les oreilles sur le «retour du religieux» comme nouveau modèle soi-disant indépassable de l’observation des phénomènes religieux. Depuis les années 1960-1970, tous ceux -journalistes, philosophes, sociologues ou dirigeants politiques- qui avaient considéré comme assurément «vrai» le déclin de religions alors moribondes, qui avaient même conclu, de manière péremptoire, à la «mort de Dieu», se sont lourdement trompés. Et ils le reconnaissent volontiers. C’est l’histoire de l’une des plus grandes mystifications, dans le champ intellectuel, des dernières années, illustration presque parfaite du débat contemporain sur la post-vérité. On a laissé dire et entendre que la crise des religions historiques, la montée massive de la connaissance rationnelle, de l’individualisme et de la sécularisation avaient entraîné la fin des besoins religieux de l’homme. C’est rigoureusement faux. N’en déplaise aux esprits aveugles ou archaïques, on ne peut plus réduire la religion à un vestige de la superstition et de l’obscurantisme. Le religieux ne doit plus être pensé contre la modernité, mais à l’intérieur de la modernité, comme partie intégrante de cette modernité. De ce point de vue, les débats en cours sur l’extrémisme religieux et l’avenir de la laïcité devraient être repensés. Qui se souvient encore d’André Malraux et de ce qu’il avait annoncé, dès l’année 1955, à savoir que «le problème capital de la fin de siècle sera le problème religieux»? Invité à préciser son propos dans une interview, il avait ajouté que l’homme du XXIe siècle serait de plus en plus tenté de «réintégrer les dieux face à la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité». Pourtant, le ministre de la culture du général de Gaulle se défendra toujours d’avoir été le prophète d’un retour de Dieu: «On m’a fait dire que le XXIe siècle sera religieux. Je n’ai jamais dit cela bien entendu. Ce que je dis est plus incertain: je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire.» Le rapport de l’homme avec Dieu a toujours été cyclique. Après l’antique terreur d’un Dieu absolutiste, justicier et vengeur, dictant les lois et les mœurs, le XXe siècle a été écrasé par les idéologies d’un «humanisme» sans Dieu. A la fin des années 1960, Dieu était même mort et enterré. Sans fleurs, ni couronnes. Bien après les Nietzsche, Marx, Freud et autres «maîtres» du soupçon, les nouveaux philosophes, sociologues et politologues les plus réputés avaient prédit la mort de la religion, le «désenchantement» de la société moderne. Ils avaient parié sur une laïcisation définitive des mœurs, des idées, de la politique. Pour eux, le progrès de la raison scientifique et technique devait conduire inéluctablement à la fin des croyances. Mobilisant ainsi plusieurs champs du savoir -ethnologie, histoire, sociologie, psychologie- Marcel Gauchet concluait en 1985 dans Le Désenchantement du monde, à un basculement de la réalité sociale vers la démocratie et vers une «sortie de la religion», soit une situation radicalement neuve: «Le lien des hommes est concevable et praticable sans les dieux.» Et comment aurait-on pu donner tort à de telles analyses dans les années 1960-1980? Tout convergeait alors, en effet: l’urbanisation et la fin de la civilisation «paroissiale»; le déclin des Eglises et confessions historiques ; «l'assimilation» à la société moderne d’un judaïsme en diaspora; la domination dans les pays musulmans d’un nationalisme laïque, arabe ou turc; l’envahissement de modèles de consommation matérielle; la transformation du statut de la femme; les nouveaux modes de la sexualité; l’émergence d’une civilisation des loisirs; l’omniprésence de médias qui façonnaient les esprits. Ces mutations prenaient toutes racine dans le mythe d’un progrès cumulatif, mythe d’une loi de perfectionnement continu de la connaissance et des sociétés remontant au XVIIIe siècle. Qu’on se souvienne de Condorcet et de Turgot! Mythe qui a culminé au siècle suivant quand la société moderne a commencé à se penser comme telle. Mais ce myte s’est effondré des décennies plus tard avec les soixante millions de morts de la Seconde Guerre mondiale, avec la bombe d’Hiroshima, avec l’extermination des juifs et du Goulag.